David Sellem

Grâce ordinaire

     Peu de gens ont la chance un jour de rencontrer l'Amour. Beaucoup en vivent un, en traversent ou en croisent un, ou le ratent, mais peu le rencontrent vraiment. J'ai eu cette chance merveilleuse, inespérée. Unique. Et je ne crois pas que cela se reproduira jamais. Croiser le chemin de cet Amour-là. C'était comme découvrir le secret de la création, comme être touché par la grâce.


     Le 15 Avril 2012, j'ai croisé le chemin de l'Amour sous les traits de Ann et Bertrand. Nous étions chez Thomas qui nous recevait de son accueil habituel, chaleureux et toujours généreux. Claire était là aussi. Elle accompagnait l'Amour de Ann et Bertrand, et contrastait avec son exubérance naturelle et son rire communicatif. La présence de Ann et Bertrand était pour moi troublante. Me laissait charmé. Je ne savais rien d'eux, et les découvrais l'un et l'autre au cours d'une conversation sensible et douce qui s'étira le temps d'une après-midi. Près d'un feu de fin d'hiver, le parfum chaud du bois brûlé embaumant la grande cuisine familiale de Onville.

 

     Cette après-midi là, nous avons conversé lentement, dans les rires et le partage. Oui, l'Amour sait partager. Nous avons parlé de la vie, et puis, l'Amour est apparu. J'ai écouté Ann et Bertrand. Et j'ai aimé les écouter parler. J'ai aimé les regarder parler. Ils étaient beaux. Beaux de leur Amour, beaux de leur harmonie. Il se dégageait d'eux une aura magnifique. La présence enveloppante et rassurante de ces personnes que l'on croise parfois, et qui vous laissent cette impression de les connaître depuis toujours. Dont on se sent aussi proche que des plus profonds secrets de son for intérieur, complice. Ann et Bertrand m'ont laissé cette impression ce jour-là.

 

     Alors oui, nous avons parlé. Et en les écoutant, ils ont livré, doucement, sûrement, une partie des origines de leur Amour. Au début j'ai cru que c'était l'art, chacun d'eux ayant une pratique artistique, mais non. Je compris que c'était l'histoire. Ann, plasticienne et archéologue, travaillait à partir de techniques antiques découvertes en archéologie. Techniques qu'elle reproduisait dans sa démarche, parce qu'elles touchaient de près son âme. Elle disait chercher alors dans son art, le style de vie des hommes et des femmes du passé, vestiges de l'Histoire de l'humanité qu'on avait appelé un jour progrès, et qui concernaient la vie de quelques uns, d'un autre âge. De son côté Bertrand, musicien, compositeur, chansonnier et écrivain de son état, s'attachait à chanter des chansons qui racontaient la vie et l'histoire, également de quelques uns. Il y avait cela qui les liait au plus intime de leur être. Une passion commune pour l'histoire des hommes et des femmes, un passé révolu, oublié par le plus grand nombre, voire même ignoré. Et pour chacun à sa manière, le désir d'en rendre compte à travers leur art. Partager et transmettre leur recherche intime sur ce passé, l'histoire, à partir de leur savoir-faire. De leur rencontres avec ces quelques précieuses traces de la vie.

 

     J'ai été intimement ébloui par la très grande beauté d'Ann. Ses grands yeux bleus, sa chevelure blonde, son expressivité rieuse. À chacun de ses mots, s'entendaient le rire, le plaisir, le désir aussi. J'étais fasciné par la passion avec laquelle elle décrivait son goût de la gestuelle qu'elle prospectait, approchait, dans ses explorations artistiques. Il y avait sa manière de dire les choses, cette assurance sans certitudes. Cette légèreté, et l'engagement de tout son corps dès qu'elle faisait entendre sa voix. Elle était assise, et pourtant, elle semblait danser tout en parlant de ses créations, de l'archéologie, de ses passions. Ses paroles étaient ponctuées par des regards qu'elle échangeait avec Bertrand. Pour autant, elle ne s'absentait pas à nous. Ils ne s'absentaient pas à nous. Ils étaient avec nous, et nous incluaient dans cette intimité, dans cette complicité. Leur Amour n'était ni excluant, ni refermé sur lui-même. Et puis, il y avait chez Ann une certaine humilité, ainsi qu'une joie et une sensualité communicatives.

 

     Je retrouvais de telles qualités chez Bertrand. Dans sa voix chaude et ronde. Il m'a parlé ce jour-là de sa musique, de son métier, de la scène. Il y avait chez lui une élégance prononcée que je n'avais jamais rencontrée chez personne. Il était habillé simplement, mais avec goût et une telle distinction. Mais ce n'était pas ses vêtements, non, c'était autre chose. C'était dans son corps également, et dans sa posture, sa manière de se tenir. À la fois avenant et accueillant. Il a parlé de son travail de composition, d'écriture, pour lui, pour d'autres musiciens, d'autres chanteurs. Il y avait également sa manière de ponctuer ses phrases, sa diction pleine de délicatesse, comme si les mots étaient fragiles, même si incassables. Et il semblait les manier avec un profond respect. Et puis, l'engouement nous a mené, sur sa proposition, à passer dans la pièce attenante à la cuisine, le salon, pour jouer ensemble de la guitare.

 

     Nous avons joué deux blues, longs, improvisés. C'était pour moi extraordinaire. Nous n'avons pas eu besoin de nous concerter, nos jeux se sont accordés naturellement, comme si nous avions l'habitude de jouer ensemble. Comme si c'était une redite. D'abord un blues en Mi mineur, la tonalité sur laquelle j'étais le plus à l'aise pour improviser. Puis un second, en Ré mineur, la tonalité qui me touche le plus. J'étais bouleversé. Je ne sais pas si Bertrand l'avait remarqué. Nous avons échangé rythmiques et solos, tour à tour. Son jeu était souple et précis, plein de mouvements aérés et toujours appropriés. Sa musique rayonnait, m'enveloppait, et améliorait mon jeu, que Bertrand ensuite complimenta. J'en étais profondément ému et fier, et le remerciais chaleureusement.

 

     Puis, nous sommes retournés dans la cuisine rejoindre Thomas, Claire et Ann. Notre conversation a repris jusqu'au coucher du soleil, ponctuée par le thé à la menthe du jardin de Thomas, puis par quelques bières de fin d'après-midi. Avant que la nuit n'obscurcisse la lande, Ann, Bertrand et Claire sont repartis. Et contrairement à ce que provoquent habituellement chez moi les séparations, ce jour-là, je ne me sentis pas triste. J'étais heureux. Je l'avais été avec eux et je l'étais pour eux. Je fus le dernier à quitter Thomas ce jour-là. Et quelque chose en moi était différent.

 

     En vérité, j'avais déjà vu une très belle photo de cette femme, prise par Claire. C'était une photo en noir et blanc sur laquelle elle était debout, nue, au milieu d'une très grande salle de bain presque entièrement carrelée de blanc. De profil, son regard lointain, sa toison pubienne apparente, et derrière elle une grande baignoire. C'était une photo magnifique. Le grain du cliché réalisé par Claire donnait une impression étrange, d'où s'absentaient toute obscénité ou érotisme. Comme une photo clinique d'une autre époque, d'un autre pays. Peut-être d'un exil. Mais surtout, cette nudité semblait habiller cette femme. Et sans doute le regard de Claire magnifiait-il la présence au monde de sa jeune modèle. À moins que ce ne fut l'inverse. Pour cet homme, il en était de même. Je l'avais déjà entendu chanté, parmi d'autres chanteurs diffusés sur la playlist de France Inter, comme artiste de la radio éponyme. Mais j'ignorais qui il était. J'avais apprécié certaines de ses chansons, sombres et délicates. Tous deux m'étaient alors inconnus. Une image et une voix, sans corps, sans consistances, sans existences. Et sans savoir qu'ils incarnaient ensemble l'Amour.

 

     Je voudrais ne jamais oublier cette après-midi-là. Ces moments intenses, profonds, et si intimes. Je voudrais que cet Amour grandisse encore, et gagne tous les continents pour égayer d'autres pays, d'autres peuples. Je voudrais que jamais cet Amour ne cesse, et qu'il continue à éclairer d'autres âmes, comme il a éclairé la mienne. Je voudrais que cet Amour, généreux, tendre, continue de faire toucher la grâce à ceux qui croisent son chemin. Je voudrais qu'à travers le temps, l'espace, et le vivant, cet Amour se répande et transforme le monde de chacun.

 

     Peut-être, qu'Ann et Bertrand n'étaient qu'un mirage. Un autre mirage. Pour dire ce qui n'existe pas, ce qui n'est pas. Pour tenter de masquer par une illusion ce qu'il n'y a pas. Peut-être que la seule chose qui compte, c'est la présence au monde, et rien d'autre. Peut-être que la tentative de croire, éperdument, ingénument, à cet Amour, était une lutte, une autre lutte contre autre chose. Autre chose qui n'a de promesse que le désespoir, tant que l'on continue à y croire. À y croire à cet Amour avec un grand autre, alors qu'il n'en existe qu'avec des petits autres. Ann et Bertrand ne seront jamais que des petits autres. Mais qui ont la particularité de s'être rencontrés. Et de s'aimer, ai-je cru saisir. En tout cas suffisamment pour être ensemble, beaucoup. Ordinairement. Oui, peut-être était-ce un amour ordinaire, tout simplement.

 

     Quelle était donc cette grâce qui m'a alors touché ce jour-là ? Qui m'a apaisé ? Qui m'a libéré de quelque chose, me laissant inouï. Une rencontre ? Une simple rencontre ? De celles qui vous marquent, qui laissent cette empreinte indélébile dans votre âme et vous change à jamais. Ces autres, dont j'aurais tant souhaité qu'ils soient une addition à somme nulle, ont démontré ce jour-là, sans le savoir, qu'ils avaient trouvé à s'accompagner l'un l'autre, cahin-caha, sur les chemins de leurs existences hypothétiques. Ils avaient, ce jour-là, une modalité d'être, avec nous, qui les rendaient incroyablement proches de nous. Ouverts. Ouverture. Peut-être est-ce simplement cela l'amour, une ouverture à la grâce.

 
 

Toutes les droites appartiennent à son auteur Il a été publié sur e-Stories.org par la demande de David Sellem.
Publié sur e-Stories.org sur 21.01.2018.

 

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